Le Turquetto

Metin Arditi

Il commença le portrait d’un jeune patricien, le bras gauche en appui sur un bloc de marbre rose, dans un laisser-aller qui lui donnait grande allure. Sa main gauche, vêtue d’un gant, en serrait un autre, très chiffonné, et Elie peindrait ses deux gants emmêlés avec tant de finesse qu’ils sembleraient surgir de la toile.

 Le dernier roman de Metin Arditi part d’une récente analyse d’un célèbre tableau de Titien, peintre vénitien de la Renaissance, L’Homme au gant, tableau qui est conservé au musée du Louvre. Ce tableau fut analysé à Genève, dans le cadre de la préparation à une exposition, et son examen aux rayons X a révélé que la signature « Ticianus », aurait en réalité été apposée à deux moments différents, par deux mains et au sein de deux ateliers distincts. Le tableau attribué traditionnellement à Titien ne serait donc pas de lui, mais serait l’oeuvre d’un autre artiste. Metin Arditi s’appuie sur l’étude d’archives et de ces documents d’analyse, pour nous conter l’histoire d’un peintre méconnu et oublié.

L’histoire commence à Constantinople, en 1531. Elie est un enfant d’une douzaine d’années, né de parents juifs. Sa mère est morte lors de sa naissance, son père, très malade, est vendeur d’esclaves. Il aime filer chez Djelal Baba, un fabricant d’encre : cet homme lui apprend à tailler le roseau, à se servir d’un calame, il lui enseigne la calligraphie, il lui explique le Coran, les origines communes des religions juive et musulmane. A Constantinople aussi, sur le chemin du Han, le marché aux esclaves, il croise régulièrement Zeytine Mehmet, mendiant et cul-de-jatte, personnage qui lui fait un peu peur, mais qui lui apprend à regarder les hommes afin de mieux les comprendre.

L’histoire se poursuit à Venise : c’est dans cette ville qu’Elie, baptisé « Le Turquetto », sera peintre. On suit d’abord son apprentissage au sein de l’atelier du grand maître, Titien. Je n’en dévoile pas davantage, et je dirai seulement que, un moment très important, et décisif, dans sa carrière est la commande d’une Cène par la grande confrérie vénitienne de Sant’Antonio.

A Constantinople, Le Turquetto avait appris à manier le trait, à Venise il apprendra la magnificence de la couleur. Il commence à peindre des oeuvres sacrées, chrétiennes. C’est cette période à Venise que j’ai préférée dans le roman : on y croise les oeuvres des grands peintres de l’époque, et l’auteur évoque le faste, la débauche foisonnants. Le Turquetto se rend à Padoue pour admirer les fresques de Giotto :

Il entend parler du Repas chez Lévi de Véronèse, et du scandale qu’il a suscité :

Le roman évoque l’inquisition religieuse, l’importance des représentations picturales dans l’éveil de la ferveur religieuse, l’organisation du travail dans les ateliers de grands maîtres, les commandes d’oeuvres sacrées par les églises ou les confréries. Si Le Turquetto a tenu une réelle place à Venise en honorant de nombreuses commandes, s’il a su se distinguer des autres peintres en alliant le disegno au traitement souple de la couleur, pourquoi son nom est-il tombé dans l’oubli ? Et, surtout, que sont devenues ses oeuvres ? La réponse, plutôt déconcertante, est dans ce livre.

Cette lecture m’a beaucoup plue. Par contre, mes quelques recherches sur internet au sujet de ce peintre n’ont rien donné de consistant. Sur le site du musée du Louvre, L’Homme au gant est entièrement attribué à Titien, sans aucune mention d’un certain « Turquetto »…