Le petit homme de l’Opéra

Claude Izner

C’est avec cette lecture que j’ai découvert le duo Victor Legris et Joseph Pignot, libraires et détectives amateurs. Autant le dire tout de suite, l’intrigue en elle-même ne m’a pas passionnée du tout. Nous sommes dans le Paris de l897, on pénètre (un peu) dans les coulisses de l’Opéra. Un clarinettiste meurt par noyade lors d’un mariage célébré dans un parc : triste accident. Puis ce sont plusieurs personnalités de l’Opéra qui sont victimes d’ « accidents ». Les suspicions s’éveillent, Victor Legris et Jospeh Pignot s’en mêlent et mènent l’enquête. On y croise un étrange personnage, Melchior Chalumeau, le « petit homme » qui est avertisseur à l’Opéra. Chargé d’annoncer pour les artistes les levers de rideau, il est le petit homme de l’ombre, raillé et méprisé. Voyeur aussi, il profite de son accès au dédale de l’Opéra pour épier les jeunes demoiselles, petits Rats : « qu’elles étaient mignonnes, ces futures ballerines efflanquées, mal débarbouillées, dépeignées, dans leur robe de gaze à ceinture de soie rose ou bleue ! »

J’ai gardé de l’intérêt au cours de ma lecture car le livre est une belle évocation de Paris à cette époque. J’ai été rapidement projetée dans une ville d’un autre temps, avec ses habitants qui la peuplent, ses modes de transport, son atmosphère particulière. « Paris orchestrait sa marche matinale vers son pain quotidien. Sur les Boulevards, demoiselles de magasins, cousettes, petites mains, demoiselles des téléphones, les yeux bouffis de sommeil, se rendaient à l’ouvrage tandis qu’une légion de camelots investissaient le bitume. Des hommes à paletot râpé, à haut-de-forme beurré, s’engouffraient dans les officines de contentieux, les banques, les études de notaires. Les omnibus déversaient des essaims de jupes, de corsages fleuris, de chapeaux enrubannés, de redingotes sombres. » C’est une époque où le plafond de l’Opéra Garnier n’est pas encore tel qu’on le connaît de nos jours, recouvert des couleurs de Chagall, mais présente toujours le décor d’origine de Lenepveu ; c’est une époque où l’on prévoit de détruire le Palais de l’Industrie qui borde les Champs-Elysées afin de laisser place au Petit et au Grand Palais pour l’exposition universelle de 1900. Une conversation évoque l’exposition en 1897 du legs Caillebotte au musée du Luxembourg, qui fit scandale mais grâce auquel les toiles des peintres impressionnistes ont pu entrer dans les collections nationales. On croise aussi la baraque de La Goulue, la fameuse danseuse populaire qui a alors achevé sa carrière au Moulin-Rouge et a rejoint les fêtes foraines, dans sa baraque décorée par Toulouse-Lautrec.

L’ensemble du roman est parcouru de traits d’humour, et est chargé d’un vocabulaire désuet, souvent issu de l’argot, qui lui donne un charme vieillot plutôt plaisant.

Et j’ai souri lors cet échange entre Victor et Joseph :

 « – Qu’entendez-vous par « bourgeois » ?
    – Pour le cocher de fiacre, c’est un piéton ; pour le militaire, un pékin ; pour le rapin, un imbécile qui ne pige que couic à la peinture et troque une liasse de billets en échange d’un coucher de soleil sur le lac du Bourget ; pour le paysan, c’est le propriétaire de la métairie où il trime ; pour l’ouvrier, c’est le patron.
    – Et pour vous, Joseph ?
    – Pour moi, ce sont les clients qui achètent des livres qu’ils ne liront jamais simplement parce qu’on en parle en termes élogieux dans la presse. »

Un titre pour le challenge Des notes et des mots