Limonov

Emmanuel Carrère

Limonov, lui, a été voyou en Ukraine ; idole de l’underground soviétique ; clochard, puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan ; écrivain à la mode à Paris ; soldat perdu dans les Balkans ; et maintenant, dans l’immense bordel de l’après-communisme, vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends sur ce point mon jugement. Mais ce que j’ai pensé, (…) c’est que sa vie romanesque et dangereuse racontait quelque chose. Pas seulement sur lui, Limonov, pas seulement sur la Russie, mais sur notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Ce roman, c’est la vie d’un homme né en Union soviétique en 1943, fier de son pays, écrivain, rebelle politique, assoiffé de réussite, de reconnaissance, se débattant pour se démarquer de tous.

Ce roman raconte l’histoire de tout un peuple, de son système communiste, de sa volonté mais aussi de ses réticences à sortir de ce système.

Ce roman est le récit d’une Histoire, il soulève des questionnements sur le pouvoir politique, la résistance, l’économie. Il aide à comprendre la Russie d’hier, mais aussi la Russie d’aujourd’hui et celle de demain. Simplement passionnant.

On lui répétera qu’il est un enfant de la victoire et qu’il serait né dans un monde d’esclaves si les hommes et les femmes de son peuple n’avaient sacrifié leurs vies pour ne pas laisser à l’ennemi la ville qui portait le nom de Staline. On en dira du mal, plus tard, de Staline, on le traitera de tyran, on se complaira à dénoncer la terreur qu’il a fait régner, mais pour les gens de la génération d’Edouard il aura été le chef suprême des peuples de l’Union au moment le plus tragique de leur histoire, le vainqueur des nazis.

Je suis une adepte assez inconditionnelle du travail d’Emmanuel Carrère. Son écriture est simple, limpide. Je suis plutôt fascinée par la Russie qu’il explore (c’est avec son documentaire Retour à Kotelnitch que tout a commencé pour moi). Et me voilà bien embêtée : je voudrais vous faire courir chez votre libraire acheter Limonov, mais j’ai énormément de difficultés à en parler. Parce que ce n’est pas une fiction, ni une biographie, ni une autobiographie, ni un documentaire. Un peu de tout cela mêlé, certainement. Parce que je ne me suis absolument pas attachée à la personne qu’est Limonov, être orgueilleux, souvent glauque. Parce que le livre sonde le communisme, la déstanilisation, le pouvoir totalitaire, et, au fond, l’incapacité de la Russie à sortir de ce système, tant elle ne peut se débarrasser d’un énorme paradoxe : Celui qui veut restaurer le communisme n’a pas de tête. Celui qui ne le regrette pas n’a pas de coeur (citation en exergue ; je vous laisse ouvrir le livre pour en connaître l’auteur).

Mais ce sont aussi toutes ces raisons qui en font une lecture captivante et intelligente.