La vie d’une autre

Frédérique Deghelt

Sur le blog de L’Irrégulière, j’avais lu une critique du dernier roman de Frédérique Deghelt, La Grand-mère de Jade, qui m’avait interpellée. J’avais donc bien noté le nom de cet écrivain dans un coin de ma tête, et quand l’occasion s’est présentée, je n’ai pas hésité un instant à me procurer un exemplaire de son roman La Vie d’une autre. Et ce fut un vrai coup de cœur.

Marie a vingt-cinq ans, c’est une jeune femme épanouie, qui sait profiter de la vie. Entourée d’amis, elle fête joyeusement son embauche dans une société de production. Au cours de cette soirée elle rencontre Pablo, russe-argentin si élégant, se retrouve vite dans ses bras pour une danse, puis chez lui. Au réveil le lendemain, Pablo lui dit : « Les enfants sont en train de déjeuner, ton café est prêt. Je n’ai pas le temps de les accompagner. Est-ce que tu peux t’en occuper ? ». Nous sommes douze ans plus tard, Marie est mariée à Pablo, ils ont trois enfants. Marie tombe des nues, elle ne se rappelle de rien, son dernier souvenir est celui du jour de sa rencontre avec Pablo. Commence alors un long travail d’adaptation à sa « nouvelle » vie, et d’introspection pour comprendre les raisons de sa brutale et profonde amnésie.

C’est un livre qu’on ne lâche plus une fois commencé, parce que le lecteur, lui aussi, veut comprendre. Il y a forcément une raison sensée à tout cela. Une écriture simple, sans prétention, mais que j’ai trouvée fine et parfois très touchante. C’est, surtout, une très belle histoire d’amour.

Au-delà d’une histoire insolite (mais bien menée et à laquelle j’ai parfaitement adhéré), ce roman interroge sur la mémoire : serais-je la même sans mes souvenirs ? Mes souvenirs font-ils celle que je suis aujourd’hui ? « Comment toutes ces informations peuvent-elles être bien rangées dans une tête munie d’une mémoire ? Gardons-nous la totalité des événements ou seulement les sentiments qu’ils nous insufflent ? »

Marie se retrouve brusquement mère de famille, alors que dans sa tête, elle a vingt-cinq ans, elle est dans l’état d’esprit d’un début de relation, où la découverte de l’autre fait le quotidien. Le pouvoir formidable que possède Marie, c’est de voir d’un oeil neuf, vierge, la vie de famille au quotidien bien réglé qu’elle mène depuis plusieurs années. « C’est notre premier repas à cinq ; pour moi tout est nouveau et incroyable. Il y a un peu partout des petits pois, du poulet, du pain, et de l’eau qui s’échappe des verres pour se répandre sur la table ou par terre. Le dîner m’amuse comme si j’avais été invitée. Je souris à Pablo avec la complicité qu’ont les adultes devant les débordements de l’enfance ». Et de se demander si cette vie là lui correspond vraiment.

Elle a l’immense bénéfice de vivre avec son homme de douze ans les pétillements des premières étincelles et d’en (re)-tomber amoureuse. « Ce soir, j’ai dit « Je t’aime » à mon amoureux d’il y a douze ans pour la première fois. »

Elle découvre la femme qu’elle est devenue en douze ans, se questionne inévitablement. Elle compare « celle qu’elle est devenue » avec « celle qu’elle avait projeté d’être ». Une existence est une succession de choix que l’on fait, elle se nourrit d’un idéal de vie que l’on se crée, sans pour autant voir celui-ci se réaliser, parce qu’on ne peut tout maîtriser. L’existence est, aussi, ce que l’on décide qu’elle soit à un instant T.  « Je rêvais de voyages, de découvertes, à deux, à quatre, à cinq, je rêvais d’une vraie famille harmonieuse. Je rêvais que chacun invente l’amour pour l’autre, le veille comme un trésor. Je ne voulais pas oublier ce que sont les battements du coeur, l’attention, le regard sur l’autre, les surprises, l’intensité des corps. »

« Je me laisse aller dans les bras de l’homme qui est toute ma vie alors que je le connais depuis seulement huit semaines. Si la réincarnation existe, c’est à cette aventure là qu’elle doit ressembler. Avoir l’intuition de quelque chose, de quelqu’un… Juste l’intuition. »

A quelques années près, j’ai l’âge de Marie. C’est un roman que je relirai peut-être dans douze ans…je ne l’aborderai certainement pas avec le même regard.

Cette lecture est ma première lecture commune : je vous invite à lire d’autres avis chez Jeneen (plus mitigée que moi !) et Anne (qui a beaucoup aimé)