Orgueil et préjugés

Jane Austen

J’ai enfin lu mon premier Jane Austen ! Cette lecture m’a charmée, envoûtée… Tant et si bien qu’il m’est difficile d’en parler concrètement… Je me suis laissée transporter par les amours d’Elizabeth et de Jane Bennett, par l’élégance de Mr. Darcy, par les remarques pleines d’ironie de Mr. Bennett, et j’en ai oublié de marquer les passages que je souhaitais garder en mémoire, réflexe que j’ai toujours au cours de mes lectures afin d’en garder une trace tangible, sensible…et j’ai pour habitude de partir toujours de ces mots pour écrire mes billets… Me voici donc bien embêtée ! En même temps, j’aurais peur d’être redondante après les innombrables articles déjà publiés sur ce roman. Que dire de nouveau, d’original sur un tel monument de la littérature ?

On plonge dans Orgueil et préjugés comme dans un trésor, les demoiselles y sont délicates et gracieuses, c’est un écrin, un cocon dans lequel on veut venir se blottir. Un livre que je relirai, pour retrouver cette atmosphère douce et rassurante…

Bêtement, j’avais une légère appréhension en me lançant dans cette lecture : peur d’une lecture difficile ou peur de l’ennui. Ce qui n’était qu’un mauvais préjugé, qui me taraude toujours lorsque j’aborde un « classique ». Rien de tout cela, au contraire, l’écriture de Jane Austen est fluide, les chapitres sont courts et l’intrigue lancée dès les premières pages  ; c’est une lecture qui se savoure.

Un grand coup de cœur pour une œuvre que je découvre tardivement. Et j’ai très envie de voir les adaptations pour le cinéma ou la télévision. Lesquelles valent le coup ?
Et maintenant, avec quel roman de Jane Austen me conseilleriez-vous de continuer ?

A lire aussi : le billet de L’Or des chambres

Grâce et dénuement

Alice Ferney

« Toute ma vie j’ai été pauvre et maudite, et tout ce temps j’ai aimé ma vie. »

Il y a Angéline, « la vieille ». Il y a Angelo, Simon, Lulu, Joseph dit « Moustique », Antonio, ses cinq fils. Il y a Héléna, Misia, Milena, Nadia, ses belles-filles. Il y a Anita, Sandro, Djumbo, Carla, Michaël, Priscilla, Mélanie, Carla, ses petits-enfants, tous Gitans. Et il y a Esther. La « Gadjé ». L’ancienne bibliothécaire qui vient rendre visite aux Gitans sur leur camp. Dans sa Renault jaune, au chaud, elle accueille tous les enfants, et leur lit des histoires. Des contes, des fables, des morales. Et chaque mercredi, elle revient. Les enfants sont heureux de sa présence, Esther illumine leur imaginaire en leur parlant de Babar, du Petit Prince, de Pinocchio, de Barbe-Bleue. « Ils entraient petit à petit dans la chose du papier, ce miracle, cet entre-deux ». Les enfants découvrent le pouvoir suggestif des mots, des phrases qui charment, dépeignent un monde, un ailleurs. Et c’est emplie de sincérité et de bonté qu’Esther demeure fidèle à ce rendez-vous.

Petit à petit, Esther tisse des liens avec les femmes qui vivent là, les mères. Ces femmes sont des gitanes, vivent à l’écart de la société, dans une grande pauvreté et précarité. Mais ce que nous livre Alice Ferney, c’est la part d’humanité qui frémit en chacune d’entre elles. Ces femmes sont marquées par les bonheurs et les malheurs de la vie, elles ont la tête haute, elles sont belles.

L’écriture est douce, ronde, on se croirait presque dans un conte. Les dernières pages du livre sont magnifiques. C’est une leçon de vie, qui nous rappelle que l’humilité, la bonté, le respect sont fondamentalement parties de l’être humain.

« C’est de la douleur d’aimer, ça c’est bien sûr, mais c’est tout pire de ne pas aimer. Elle dit : on est fait pour ça. Et les femmes encore plus que les garçons. Une femme, dit-elle, c’est pour se donner en entier. Ne te garde pas. Ce qu’on garde pour soi meurt, ce qu’on donne prend racine et se développe. »

Je dois me dépêcher de lire les autres romans d’Alice Ferney.

Une odeur de gingembre

Oswald Wynd

Avant l’ouverture de mon blog, je consultais régulièrement déjà les blogs littéraires, et cela s’est bien évidemment amplifié depuis que j’ai moi aussi créé mon petit espace, mon carnet de lectures en ligne. J’aime les échanges qui se créent, le partage de critiques ou de conseils et, surtout, j’aime y puiser des idées pour mes lectures à venir. Une odeur de gingembre fait partie de ces romans dont je n’avais jamais entendu parlé, qui ne m’aurait pas forcément attirée si j’avais croisé sa route sur la table d’une librairie, et pourtant…sur un blog, puis un autre, et encore un autre, j’en ai lu de belles critiques, et aujourd’hui c’est à moi de vous en parler ! J’ai rencontré un très beau roman, les blogs rendent possible ce genre de découverte !

Janvier 1903. Mary Mackenzie, jeune demoiselle écossaise, embarque sur un bateau pour la Chine, afin d’épouser Richard Collinsgworth, attaché militaire britannique, qu’elle ne connaît pas et auquel elle a été promise. Nous lisons le journal qu’elle écrit, les quelques lettres qu’elle envoie, depuis ce voyage, et durant de longues années, jusqu’en 1942.

Je l’avoue, j’ai mis beaucoup (beaucoup !) de temps à lire ce roman, je l’ai laissé parfois de côté durant des périodes de « non-lecture » (par manque de temps, ou de concentration), mais j’y suis toujours revenue avec plaisir. J’avais l’impression de revenir vers une connaissance oubliée, d’aller prendre de ses nouvelles, d’accompagner Mary au cours du long et parfois difficile chemin de sa vie.

A son arrivée en Chine, Mary est toute jeune, fragile et innocente. « Pourquoi faut-il que nous prenions des décisions aussi graves pour notre vie entière quand nous sommes trop jeunes pour savoir ce que nous faisons ? », s’interroge-t-elle. Elle découvre un pays, ses habitants, ses moeurs. Elle se retrouve à mener une vie qu’elle n’avait pas choisie, ou du moins pas consciemment. Petit à petit, elle se déploie, s’émancipe. Elle aura des enfants, rencontrera un officier japonais qui la chamboulera toute entière, assumera ses choix mais sera aussi contrainte à subir de terribles situations. Elle vivra seule, longtemps, mais ira toujours de l’avant. C’est une femme douce, droite.

Au-delà d’une histoire individuelle, ce roman traite de la fantastique évolution du monde et de l’Asie à cette époque : du développement des transports, du confort domestique, de la mode européenne qui s’introduit au Japon, de l’émancipation des femmes par le travail.

Ce livre est refermé mais il a ouvert en moi un univers doux et apaisant qui s’entrouvre désormais au souvenir de cette lecture…

« Je n’en croyais pas mes yeux, quand j’ai vu ce qui luttait contre les mauvaises herbes pour gagner sa part de soleil : une pousse verte toute nouvelle, émergeant d’un amas de racines noircies, et qui portait déjà neuf de ces feuilles aromatiques si facilement reconnaissables. J’en ai pincé une pour être bien sûre, qui m’a laissé sur les doigts cette odeur de gingembre. »

J’ai découvert ce titre chez George (merci !)

Limonov

Emmanuel Carrère

Limonov, lui, a été voyou en Ukraine ; idole de l’underground soviétique ; clochard, puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan ; écrivain à la mode à Paris ; soldat perdu dans les Balkans ; et maintenant, dans l’immense bordel de l’après-communisme, vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends sur ce point mon jugement. Mais ce que j’ai pensé, (…) c’est que sa vie romanesque et dangereuse racontait quelque chose. Pas seulement sur lui, Limonov, pas seulement sur la Russie, mais sur notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Ce roman, c’est la vie d’un homme né en Union soviétique en 1943, fier de son pays, écrivain, rebelle politique, assoiffé de réussite, de reconnaissance, se débattant pour se démarquer de tous.

Ce roman raconte l’histoire de tout un peuple, de son système communiste, de sa volonté mais aussi de ses réticences à sortir de ce système.

Ce roman est le récit d’une Histoire, il soulève des questionnements sur le pouvoir politique, la résistance, l’économie. Il aide à comprendre la Russie d’hier, mais aussi la Russie d’aujourd’hui et celle de demain. Simplement passionnant.

On lui répétera qu’il est un enfant de la victoire et qu’il serait né dans un monde d’esclaves si les hommes et les femmes de son peuple n’avaient sacrifié leurs vies pour ne pas laisser à l’ennemi la ville qui portait le nom de Staline. On en dira du mal, plus tard, de Staline, on le traitera de tyran, on se complaira à dénoncer la terreur qu’il a fait régner, mais pour les gens de la génération d’Edouard il aura été le chef suprême des peuples de l’Union au moment le plus tragique de leur histoire, le vainqueur des nazis.

Je suis une adepte assez inconditionnelle du travail d’Emmanuel Carrère. Son écriture est simple, limpide. Je suis plutôt fascinée par la Russie qu’il explore (c’est avec son documentaire Retour à Kotelnitch que tout a commencé pour moi). Et me voilà bien embêtée : je voudrais vous faire courir chez votre libraire acheter Limonov, mais j’ai énormément de difficultés à en parler. Parce que ce n’est pas une fiction, ni une biographie, ni une autobiographie, ni un documentaire. Un peu de tout cela mêlé, certainement. Parce que je ne me suis absolument pas attachée à la personne qu’est Limonov, être orgueilleux, souvent glauque. Parce que le livre sonde le communisme, la déstanilisation, le pouvoir totalitaire, et, au fond, l’incapacité de la Russie à sortir de ce système, tant elle ne peut se débarrasser d’un énorme paradoxe : Celui qui veut restaurer le communisme n’a pas de tête. Celui qui ne le regrette pas n’a pas de coeur (citation en exergue ; je vous laisse ouvrir le livre pour en connaître l’auteur).

Mais ce sont aussi toutes ces raisons qui en font une lecture captivante et intelligente.


Et rester vivant

Jean-Philippe Blondel


Voici un roman paru tout récemment. Personnellement, je ne connaissais pas l’auteur, et j’ai acheté ce livre après avoir été interpellée par les billets de George et de Nina (à qui je dis : merci !!). Je ne saurai que vous conseiller, pour ce roman, de dégager quelques heures devant vous, et de le lire d’une seule traite. C’est ce qui m’est arrivé (arrivé, oui, car au départ je n’avais pas prévu d’y passer mon après-midi ! Sauf que je n’ai plus voulu le lâcher), et c’est ainsi, je pense, que le roman projette sa force, son émotion, sa subtilité.

Jean-Philippe Blondel y raconte une période de sa vie. A 22 ans, il devient orphelin ; son père, sa mère, son frère décèdent lors de deux accidents de la route, à quelques années d’intervalle. Ces événements tragiques sont évoqués, sans pathos, aussi naturellement que la brutalité avec laquelle ils peuvent survenir dans la vie de tout un chacun. Il ressent le besoin de fuir, loin, et part pour la Californie, avec son meilleur ami et son ex-petite amie.

On suit le trio sur les routes américaines, au sein des grands espaces, presque au bout du monde. Pour l’auteur, confronté à une subite liberté absolue – dénué d’attaches, de liens familiaux –, tout avenir devient néant. Ce roman parle de la perte des êtres proches, mais surtout de foi en l’existence. J’ai aimé la pudeur et la finesse de l’écriture. J’y ai senti la présence de la terre, des couleurs, des étendues. C’est quasiment depuis ce socle tellurique que tout repartira.

C’est un livre qui résonnera en chacun selon son propre vécu. Mais je pense aussi qu’au-delà de ça, ce roman aborde l’extrême petitesse de chaque vie humaine, le fait que nous ne soyons que poussière, que sable, et s’interroge sur le pourquoi de nos actes, de ce que nous décidons, ce que nous construisons tout au long de nos vies. Et souffle que, malgré tout, elles valent d’être vécues.

Une très, très belle découverte.

 Je regardais les bicoques et leurs habitants. Des maris, des femmes, des enfants, des cousins, des oncles, des tantes. J’ai ressenti une formidable envie de construire. Pierre après pierre. Mur après mur. Comme après un raz-de-marée. Il y a un état de stupéfaction – et ensuite une frénésie de reconstruction, dans tous les sens –, jusqu’au prochain tsunami.

C’est de ça dont j’ai envie. D’une affirmation de l’existence. De m’installer dans la permanence. De prendre ma place dans la bataille fragile et pitoyable des êtres humains qui posent des fondations et montent des édifices en sachant pertinemment qu’un jour ou l’autre, tout disparaîtra.